Edge-stones: Vière et les Moyennes Montagnes – Richard Nonas

L’œuvre est née de la rencontre du sculpteur américain Richard Nonas avec le hameau de Vière.

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Ancien chef-lieu de la commune de Mariaud, le hameau de Vière est devenu, en moins d’un siècle, un village oublié et en ruine où la nature efface progressivement toute trace de vie humaine. L’oeuvre de Richard Nonas est formée de quatre éléments : l’église, dont la ruine arrêtée offre un abri aux randonneurs de passage, ainsi que trois alignements de pierres venant souligner la géographie naturelle et sociale du village et ses liens avec les hameaux alentours aujourd’hui disparus. Une ligne relie le moulin à l’école, une autre l’église au village, une troisième le village aux hameaux jadis habités, d’où les enfants venaient à l’école. Utilisant des matériaux bruts, des formes simples et des motifs répétitifs, cette œuvre fonctionne comme révélateur de l’espace environnant, autant que de la mémoire du lieu.

Richard Nonas est né à New York en 1936, il y vit et travaille. Anthropologue de formation, il a travaillé pendant plus de dix ans auprès de diverses ethnies et tribus au Canada et au Mexique avant de se tourner vers la création artistique. Ce qui l’intéresse et qu’il traite dans ses œuvres, c’est le rapport à l’humain et à la nature, sans nul doute hérité de son expérience d’anthropologue.  Par sa création plastique, Richard Nonas cherche à habiter ou à faire revivre un lieu.  Ses œuvres peuvent ainsi être définies comme des révélateurs de l’espace environnant qu’elles incluent comme un élément déterminant.

La rencontre entre Richard Nonas et Bernard Plossu autour du hameau de Vière a donné lieu à la publication The Raw Edge : Vière et les moyennes montagnes, 2011

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Situer l’œuvre

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L’artiste parle de son œuvre à Vière dans une archive sonore de 2011 enregistrée par Jean-Marc Nègre, à écouter ici : https://soundcloud.com/musee-gassendi/richard-nonas-viere-2011?in=musee-gassendi/sets/archives-sonores-collection

La traduction française de cet entretien : 

Vière,

Vière est un lieu extraordinairement beau dans la montagne, un village spécial. Si le village est ici c’est à cause du lieu, à cause des rivières, à cause de la paroi rocheuse qui abrite du vent. C’est un endroit idéal pour la vie des hommes, mais un endroit où vivre est difficile.

Les montagnes sont magnifiques mais elles sont aussi très dures. La vie autrefois était dure au XIIème siècle quand l’église fut construite, mais aussi 200 ans plus tard et la vie était dure aussi il y a cent ans. Ce qui m’intéresse ici c’est cette combinaison entre la force des montagnes et la force des gens. La dureté de la vie, c’est pour cela que je suis ici, c’est pour cela que j’essaie de faire quelque chose ici.

Quand j’étais à Prads tout le monde me racontait des histoires différentes, mais tout le monde me racontait aussi la même histoire, à savoir que les montagnes étaient dures, difficiles et que la vie dans les montagnes n’était pas facile, mais que c’était l’endroit où les gens voulaient vivre et ils racontaient même des histoires de gens partis puis retournés de nouveaux à Vière.

C’est un lieu spécial et c’est pour cela que ça m’intéresse. Vière est un lieu spécial un endroit où les gens vécurent pendant des centaines d’années et puis la vie s’arrêta. Le village est maintenant vide, abandonné à cause de la dureté des montagnes, mais c’est aussi à cause de leur beauté qu’ils y sont revenus et finalement repartis.

À Prads tout le monde me raconte toujours la même histoire. Le dernier homme de Vière partant à pied le toit de sa maison sur le dos afin de construire une nouvelle maison à Prads. Certains disent que c’était en 1939, d’autres en 1936, mais peu importe. Les gens se rappellent de son nom, ils se rappellent de ce départ, de ce moment où la vie, les difficultés furent trop grandes. Un mélange de tristesse de difficultés humaines de la vie qui se bat contre ces montagnes magnifiques.

Ce que j’essaie de faire ici, c’est de voir ce lieu comme un lieu humain, un endroit où les gens vécurent pendant des centaines d’années. Des moments ou la vie était favorable des moments ou la vie était plus dure, des guerres des tempêtes, la neige, le soleil. Et pendant tout ce temps les gens vivaient ici.

Hier nous marchions ici, il y avait 4 à 5 personnes qui marchaient également. C’est toujours un endroit très fort, mais un endroit humain. Vière est un endroit humain. Ce que je réalise ici avec les pierres, c’est une façon de marquer l’espace humain dans ces montagnes à l’écart. Ces montagnes sont plus qu’uniques et ici se trouve l’emplacement humain avec les pierres parmi lesquelles il y a des arbres.

Voici une pierre, une double ligne. La double ligne, la ligne simple au-dessus du moulin et la longue ligne de 100 mètres dans la prairie juste derrière. Maintenant les portes, les entrées de l’emplacement humain et celle-ci c’est celle de l’église. L’église c’est le centre, elle fut construite il y a 800 ans disent les gens. Et elle fut construite ici parce que c’était un bon emplacement, comme une sorte d’angle artificiel entre deux royaumes entre France et Savoie les deux entités politiques. Deux entités plus importantes que la population locale, plus grande que les paysans et les bergers. C’est un lieu sur le bord entre deux royaumes, c’est aussi le bord entre les hommes et la nature, entre les forces de la culture et les forces de la nature.

L’église fut construite ici en partie comme une borne, presque non pas comme un fort, mais une défense contre les intrigues politiques et les difficultés. Elle fut construite exactement comme nous la voyons ici pour faire face à la plus grande des montagnes et selon moi sûrement comme une bataille entre la montagne et l’église, entre la nature et la culture et il en est encore ainsi aujourd’hui.

Vière fait face à la nature et son église fait face au passé à la nature aux anciens dieux aux anciennes puissances. Ce champ ici est ce bord de Vière, ce bord du lieu humain fait autour de l’église. La ligne que je veux faire ici représente non pas un frontière mais une sorte d’enceinte et les deux lignes sont comme deux jambes ou deux bras séparant cet endroit entre ces deux choses, comme un terrain central, un terrain humain qui est juste au bord du monde.au bord du monde naturel là-bas.

Ici ce n’est pas tant une ligne que je fais mais un lieu coupé par deux lignes. Et voici l’autre église, l’église primitive, l’église que firent les templiers que construisirent les moines, l’église pour les gens de Vière depuis des centaines d’années. C’est une sorte d’église de la nature, j’exagère, j’emploie une métaphore, mais c’est un endroit qui se trouve en bordure de l’emplacement humain et de la montagne. Ce n’était pas fait pour bloquer mais pour séparer, une sorte d’emplacement central de toutes les réalités survenues, l’une poussant l’autre, c’est un des aspects de Vière. Un lieu humain dans les montagnes et je le marque.

La seconde ligne qui passe entre le moulin et l’école, c’est comme pour l’église. Ces deux choses font que la vie est possible pour les gens vivants dans les montagnes, la vie de la famille, la vraie vie communautaire, l’école et le moulin pour le pain. Et cela représente l’autre bord, ce n’est pas un lieu géographique dans Vière, mais un lieu humain dans Vière, un lieu social un endroit où vivent les gens. Elle marque une marge entre les montagnes et les choses du village qui font du village un lieu humain. C’est ça la deuxième ligne.

La troisième ligne passe juste derrière l’école. Derrière l’école se projette la grande paroi rocheuse qui préserve réellement le village du vent et qui en fait un lieu facile à vivre au-delà des vallées. Il y a deux rivières, l’eau et de nombreuses routes par où venir ici. Mais il y a aussi ce pare-vent, cette grande muraille rocheuse relativement basse et massive qui coupe le vent. Et de l’autre côté il y a une très grande prairie, un vaste champ ouvert et de nouveau la frontière entre le village et la forêt au-delà. Alors je trace une longue ligne de 100 mètres avec ces pierres qui ressemblent aux pierres utilisées pour l’église et pour les maisons. Une ligne de pierre l’une derrière l’autre tous les mètres comme une ligne droite : l’anti nature. Une ligne absolument droite faite par la main de l’homme et cette ligne va depuis le bord Vière jusque dans la forêt, mais elle est aussi orientée vers le prochain village, parce que Vière n’était pas le seul village. C’est la ligne qui de Vière va vers le prochain village.

Alors pourquoi ces lignes ? des lignes de pierres blanches bien-sûr. Ce sont des pierres humaines rectangulaires, façonnées par l’homme, des pierres tirées de la montagne mais façonnées par l’homme. Le bord entre la nature et la culture humaine.

Pourquoi une ligne ? Une ligne qui finit est une priorité forcée. C’est tout à fait unique. On ne voit pas beaucoup de ligne droite dans la nature, or ici elle est droite, les autres contournent, cette ligne-là coupe. Il y a l’idée humaine qu’ on ne contourne pas quelque chose, on coupe à travers. Il en va ainsi de cette ligne. Mais cette ligne m’intéresse beaucoup parce qu’elle désigne deux directions. C’est également une ligne pour les yeux. Elle désigne cette montagne là-bas, puis le fond de la vallée. Elle traverse vers l’autre côté de la montagne jusqu’aux forêts au-delà. Elle désigne les deux directions mais elle relie aussi et maintient les choses ensemble. C’est aussi une frontière, c’est un mur. D’une certaine manière c’est un territoire ouvert. À un bout le regard plonge vers la ligne, le bloc est très proche.

Concrètement c’est un endroit pour les vaches et les moutons. La ligne ne pouvait donc pas bloquer Je souhaite que les vaches et les moutons soient là aussi, une sorte de chemin, c’est très important pour moi aussi. Alors compte tenu de tout cela, une ligne peut vous faire prendre conscience, peut vous faire voir. Vous voyez ici cette ligne est sans fin, mais elle désigne les montagnes les plus basses et les plus hautes ainsi nous sommes ramenés à la rivière, la plus petite des deux rivières, celle qui continue en descendant jusqu’au moulin puis rencontre la plus grande rivière et la ligne du moulin est aussi la ligne de la plus grande rivière. C’est aussi la ligne entre l’école et le moulin et l’autre est de nouveau la continuation directe de la rivière vers le prochain village.

C’est pour tout cela que je fais ça.

Je fais une sorte de lieu humain complétement émotionnel sur le territoire où les gens vivaient. Aujourd’hui Vière est une sorte de chambre d’ère. Deux personnes vivent ici un mois par an, en vacances en quelques sorte, mais surtout parce que c’est important pour eux.

Désormais Vière est un semi lieu, plus un vrai lieu.

Ce ne sera plus jamais un village avec son moulin, son école, son église.

Ce sera un autre lieu comme un enclos pour ainsi dire.

C’est toujours un lieu de vie humaine, mais aujourd’hui la vie humaine est différente. La vie humaine d’aujourd’hui ce sont les randonneurs qui viennent et repartent. Il ne s’agit pas de recréer l’ancien Vière mais plutôt tenter de dire, ici des gens vécurent. 800 ans de vie humaine.

Ce n’est pas seulement un lieu où les pierres sont tombées de l’église ou des arbres sont tombés également, mais sur ce sol à cet endroit dans ce morceau de montagne qui n’est pas simple, occupés par les loups, et les moutons des gens y viendront et y vivront différemment.

Tout cela sert à tracer autour du village de Vière comme une sorte de mémoire mais aussi une sorte de lieu en devenir.

Richard Nonas

Novembre 2011