" quand je parle comment puis-je t’entendre " le silence, c’est le calme, l’absence de sons, de bruits, de paroles, de formulations, de conceptualisations, c’est donc laisser le monde en entier et ne pas le fragmenter. j’ai observé, voici des années, un " jeûne de paroles ", et ce, à plusieurs reprises : je ne disais alors rien – je restais silencieux – plusieurs jours, une semaine, ou plus d’un mois. le monde était différent ; la perception des sons, nouvelle : elle était totale et simultanée. un jour, au cours d’une période de silence assez longue, ma fille de quinze ans m’a rendu visite. je lui ai raconté brièvement ce que je faisais et lui ai dit que j’étais prêt à parler un quart d’heure avec elle le soir, après le dîner. elle m’a répondu que c’était d’accord. ce qui fut alors surprenant, c’est que nous n’avions à ce moment-là presque rien à dire, les innombrables mots superflus – les remarques superficielles – étant devenus une telle source de gêne qu’il ne semblait pas valoir la peine de briser le silence pour eux. l’unité de la journée demeurait intacte, la nourriture avait tout son goût. le vent sur ma peau devenait une partie de moi-même. le silence se muait en liberté. le " temps " avait disparu. cette expérience était religion, re-ligion, du verbe re-lier, comme la reliure qui réunit les feuillets d’un livre en un tout. en 1962, j’ai publié un livre aux pages entièrement blanches, vides de mots explicatifs. les pages vides étaient leur propre contenu. zéro, rien. à partir de là, on peut prendre toutes les directions et revenir.
herman de vries, herman de vries, Fage éditions et musée Gassendi, 2009